Littérature générale

  • C'est durant la réception internationale de La Plus Précieuse des marchandises que Jean-Claude Grumberg perd Jacqueline son épouse.
    Depuis, jour et nuit, il tente de lui dire tout ce qu'il n'a pas pu ou pas osé lui dire. Sans se protéger, ni rejeter ce qu'il ne peut ni ne veut comprendre, il dialogue avec la disparue.
    Incrédulité, révolte, colère se succèdent. Dans ses propos en cascades, réels ou imaginaires, qui évoquent la vie de tous les jours, Grumberg refuse de se raisonner, de brider son deuil. Les jeux de mots, l'humour, l'ironie, l'autodérision n'y changent rien.
    Dans ce livre, où alternent trivialité et gravité, entre clichés et souvenirs, l'auteur dit la difficulté d'exprimer ce qu'il ressent.
    Jean-Claude Grumberg fait son livre « pour et avec » Jacqueline, exaltant l'amour et l'intimité de la vie d'un couple uni pendant soixante ans.

  • Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron.
    Non non non non, rassurez-vous, ce n'est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir ? Allons...
    Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante s'abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale.
    La guerre mondiale, oui oui oui oui oui.

    J.-Cl. G.

  • Un homme n'est pas tout à fait un homme, ni une femme tout à fait une femme. Les sexes ne sont pas des camps, ni des rives opposées. Les sexes passent l'un au travers de l'autre dans une nuit où les corps échappent aux attributs censés répartir les forces, les symboles, les fonctions ou les rôles.
    Dans La Nuit des rois, Shakespeare célèbre la nuit carnavalesque des grands retournements. Toutes les évidences tombent. Surgissent d'autres vérités dont l'éclat trouble les miroirs. Hantise des puritains : que tout se réunisse, se mêle, se confonde, s'inverse. » Denis Podalydès.

    Dans ce livre, Denis Podalydès mêle la vie intime au travail de l'acteur : moments de joie, de sérénité se trament avec la solitude, le vide, le trac, l'angoisse, et les instants de comédie... Il dit son admiration au metteur en scène Thomas Ostermeier. L'expérience des répétitions permet aux lecteurs de découvrir les coulisses d'un théâtre qui est la vie même.

  • Le camping-car nous a emmenés au Portugal, en Grèce, au Maroc, à Tolède, à Venise. Il était pratique, génialement conçu. Il m'a appris à être libre, tout en restant fidèle aux chemins de l'exil. Par la suite, j'ai toujours gardé une tendresse pour les voyages de mon enfance, pour cette vie bringuebalante et émerveillée, sans horaires ni impératifs. La vie en camping-car.
    I. J.

    Dans ce livre, Ivan Jablonka esquisse une socio-histoire de son enfance, transformant l'autobiographie en récit collectif, portrait d'une époque.

  • Dans un train, un homme et un enfant traversent l'Europe. Le train les mène d'un siècle à l'autre. Le XXe siècle derrière, le XXIe siècle devant. Dehors, défilent plaines, forêts, champs, villes et rivières qui bientôt auront changé de nom. L'homme et l'enfant ne parlent pas la même langue. Quelle histoire les relie ? Le long des rails : des valises ouvertes, des habits éparpillés. Ce n'est pourtant ni la guerre ni l'exil qui sont la cause d'un tel émiettement. Entre les rangées du wagon, s'avance le Semeur : celui qui a la charge de délivrer les passagers de leurs vies passées. Il balance ce qu'il trouve : sacs, habits, petits souvenirs emportés à l'heure du départ. Le tout achève sa course, sur les pierres, le long des ballasts, dans la poussière.
    Oublier, trahir, puis disparaître est un conte du XXIe siècle, où le lecteur découvre petit à petit le sens du voyage : une traversée où un homme d'âge mûr cherche à transmettre, plutôt qu'une mémoire, l'énergie de l'oubli et des métamorphoses.

  • Que me demande-t-on, au juste ? Si je pense avant de classer ? Si je classe avant de penser ? Comment je classe ce que je pense ? Comment je pense quand je veux classer ? [...] Tellement tentant de vouloir distribuer le monde entier selon un code unique; une loi universelle régirait l'ensemble des phénomènes: deux hémisphères, cinq continents, masculin et féminin, animal et végétal, singulier pluriel, droite gauche, quatre saisons, cinq sens, six voyelles, sept jours, douze mois, vingt-six lettres.
    Malheureusement ça ne marche pas, ça n'a même jamais commencé à marcher, ça ne marchera jamais.
    N'empêche que l'on continuera encore longtemps à catégoriser tel ou tel animal selon qu'il a un nombre impair de doigts ou des cornes creuses.

  • « Un jour, ce conflit trouvera sa résolution, mais la réalité quotidienne est pratiquement insupportable. Je ne pouvais plus la tolérer en restant assis à mon bureau. Je me sens responsable des atrocités commises, en mon nom, par la moitié israélienne de l'histoire. Laissons les Palestiniens prendre leurs responsabilités face à celles que l'on commet en leur nom. De notre côté, il y a l'entreprise, toujours en cours, des colonies installées sur une terre annexée. Et cette forme de violence, qui a fait des ravages dans tous les Territoires, s'accompagne d'une violence aussi inacceptable du coeur et de l'esprit : l'égoïsme borné et autosatisfait du nationalisme moderne. » L'auteur de ces lignes est historien, poète et écrivain, professeur à l'Université hébraïque de Jérusalem, membre de l'Académie des sciences.
    Au tournant du millénaire, peu après la deuxième intifada, David Shulman devient, avec ses amis palestiniens et israéliens l'un des fondateurs d'un mouvement menant des actions de solidarité au jour le jour, mouvement de protestation civile pour la paix qui s'inspire de la tradition de non-violence de Gandhi et Martin Luther King. Son nom : Ta?ayush, en arabe « coexistence », de ta?ayasha, « vivre ensemble ». Il n'est pas indifférent que ce mouvement ait choisi de se donner un nom arabe - plutôt qu'hébreu ou anglais.
    Se refusant à un optimisme lénifiant, le poète militant recommande « le désespoir comme point de départ ». De ce « sombre espoir » naît une lucidité qui prend la forme d'une inquiétude dynamique.

  • Fascinée par une ruelle, née il y a cinq cents ans entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxembourg, j'ai cherché à découvrir celles et ceux qui y ont vécu de siècle en siècle, de numéro en numéro, d'étage en étage, depuis 1518. La rue Férou est devenue le lieu d'une question existentielle : qu'est-ce qui donne le sentiment d'être chez soi quelque part ? D'habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde ?
    Je me suis glissée dans la peau d'un photographe du xixe siècle et d'une comédienne de la Comédie-Française au xviiie, j'ai accompagné Man Ray dans son atelier, Mme de La Fayette dans sa maison d'enfance ou des religieuses dans leur couvent. Comme une psychanalyste prête à tout entendre, à tout écouter, sans choisir ni trier, j'ai ouvert ma porte aux voix du passé.
    Sous la rue Férou, j'ai découvert ma rue Férou, hantée par le cortège de celles et ceux qui n'ont pas d'autres traces pour dire leur passage sur cette terre que des listes de noms.
    Singulière ruelle qui s'absente à ses deux bouts. Ses pierres recèlent des trésors d'histoires, de légendes, de questions sans réponses et de réponses sans questions.
    Une rue, dix maisons, cent romans.
    Paris Fantasme.

  • Jean-Claude Grumberg, à la fois scénariste de films (ave Truffaut, Costa- Gavras, etc.) et un des auteurs français de théâtre les plus joués dans le monde, poursuit ici ses méditations autobiographiques. Pleurnichard, le titre du livre, c'est à la fois lui et le narrateur qui ne cesse de s'interroger :" [...] Comment se venger ? de quoi ? Pleurnichard avait trouvé inconsciemment son moyen : insulter les flics, les douaniers, les préposés à l'état civil ou tout autre fonctionnaire rond de cuir et manches de lustrine, les instituteurs, les contrôleurs SNCF et RATP, tous ceux qui incarnaient plus ou moins à ses yeux le pouvoir, l'autorité. Voilà. En supplément de programme et à toute heure, hurler plus que de raison, spécialement sur ses proches, insulter ses amis, se battre avec son frère. Oui, la vengeance prit cette forme, et Pleurnichard devint tour à tour et en même temps gueulard, grossier, menteur, rétif à toute discipline, à tout effort. Drôle de manière de se venger dites- vous ? Sans doute. Refuser la société et même au sein des organisations dont le but avoué semblait être la destruction de cette société, ou du moins sa transformation, se faire un devoir d'y râler, d'y ricaner, d'y douter, d'ironiser. On tue ton père et tu ne te venges pas. Hamlet. La pièce était faite. Faire ou défaire, voilà la question. Je me mis quand même au travail et fourrais ce désir de vengeance, enfoui profond jusque-là chez Pleurnichard [...] "J.-Cl. Grumberg

  • à chacun son ciel : anthologie poétique (1984-2019) Nouv.

    La poésie n'est pas synonyme de lenteur. C'est un raccourci linguistique par excellence. Les poèmes sont généralement courts ; ils constituent un accélérateur de particules qui permet de sauter beaucoup de choses et d'aller droit à l'essentiel. Le poète est un champion de la vitesse.

    La poésie a le prestige de toute activité secrète, inutile et incompréhensible. Si elle n'était pas aussi incompréhensible, elle n'aurait pas ce prestige. Et nous, poètes, ne voyagerions pas comme nous le faisons.

    Il y a une veine spéculative dans ma poésie, qui en accompagne une autre, plus vécue, souvent autobiographique. J'aspire à une poésie qui, sans perdre ses racines dans le quotidien, ne se limite pas à l'anecdote. À partir d'une expérience particulière, la poésie parvient à illuminer une zone profonde de l'esprit.

    Être poète ne m'intéresse pas le moins du monde. Ce qui m'importe, c'est écrire un livre de poèmes. On n'est poète que lorsqu'on écrit de la poésie. Ensuite on cesse de l'être. Être poète n'est jamais une profession.


    Fabio Morábito

  • 1957. Georges Perec a vingt-et-un ans. Il est un étudiant (en histoire) qui n'étudie plus. Il voudrait écrire, n'y parvient guère. En juin 1956, il commence une psychanalyse. Fin juillet 1957, il part pour la Yougoslavie. Le 8 septembre, à peine revenu, il rédige dans l'urgence un roman tout imprégné de son expérience yougoslave, L'Attentat de Sarajevo. C'est un galop d'essai mené au galop. C'est, littéralement, son premier « Cinquante-trois jours ». Tel Stendhal dictant La Chartreuse de Parme en cinquante-deux jours, il dicte le livre à une de ses anciennes camarades du lycée d'Étampes. Le tapuscrit, perdu, n'a été retrouvé qu'après sa mort.
    Lecteur, c'est avec un Perec inattendu que tu vas faire connaissance. Frôlant le roman d'analyse psychologique, esquissant une histoire d'amour et de jalousie, c'est avec le scénario Hamlet que se débat l'auteur-narrateur, un « je » quasiment au premier degré, oscillant entre récit autobiographique et fiction.
    L'attentat de 1914 fit s'embraser l'Europe ; celui de 1957 reste un fantasme, dont le narrateur, en bon flaubertien, ne serait sans doute pas loin de penser que c'est « ce que nous avons eu de meilleur ».
    Dans les multiples branches de l'arbre Perec, beaucoup de lecteurs se sont délectés à grimper ou se nicher. En voici une des racines. Elle plonge loin ? dans des terreaux que Perec n'a plus guère remués par la suite.
    Ce roman se trouve publié près de soixante ans après sa rédaction. L'édifice Perec est dorénavant bien connu. Il nous importe donc de mieux savoir sur quelles fondations il s'est construit.

    Roman inédit, L'Attentat de Sarajevo est le onzième titre de Georges Perec publié dans « La Librairie du XXIe siècle », au Seuil.

  • " les journaux parlent de tout, sauf du journalier.
    Les journaux m'ennuient, ils ne m'apprennent rien. [. ] ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, oú est-il ? ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l'évident, le commun, l'ordinaire, le bruit de fond, l'habituel, comment en rendre compte, comment l'interroger, comment le décrire ? [. ] peut-être s'agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres.
    Non plus l'exotique, mais l'endotique. " georges perec.

  • C'est à la réalisation d'un faux Condottiere, le célèbre tableau du Louvre, peint par Antonello da Messina en 1475, que s'est voué depuis des mois le héros de ce livre.Gaspard Winckler est un peintre faussaire. Maître de ses techniques, il n'est pourtant qu'un simple exécutant d'un commanditaire, Anatole Madera. Comme dans un bon polar, dès la première page du livre, Winckler assassine Madera. Ce roman enquête sur les mobiles de ce meurtre dont l'une des raisons sera l'échec du faussaire à rivaliser avec le peintre de la Renaissance.La question du faux en peinture parcourt toute l'oeuvre de Perec - et le personnage de fiction, nommé Gaspard Winckler, apparaît aussi dans La Vie mode d'emploi et dans W ou le souvenir d'enfance. Quant au dernier roman publié du vivant de Perec, Un cabinet d'amateur (1979, " La Librairie du XXIe siècle "), il a pour sous-titre " Histoire d'un tableau ". Du Condottiere, Georges Perec a dit : il est le " premier roman abouti que je parvins à écrire ". Dans sa préface, Claude Burgelin, rappelle qu'après le double refus, du Seuil et de Gallimard, de publier ce roman, Perec écrivait le 4 décembre 1960, à un ami : " Le laisse où il est, pour l'instant du moins. Le reprendrai dans dix ans, époque où ça donnera un chef-d'oeuvre ou bien attendrai dans ma tombe qu'un exégète fidèle le retrouve dans une vieille malle... "Plus d'un demi-siècle après, on va pouvoir enfin découvrir ce roman de jeunesse de Georges Perec, égaré puis retrouvé " dans une vieille malle ".

  • " À la fin d'une période où j'ai été médecin (1957-1968) à l'hôpital psychiatrique de Cery, près de Lausanne, il m'avait semblé opportun de jeter un regard sur l'histoire millénaire de la mélancolie et de ses traitements. L'ère des nouvelles thérapeutiques médicamenteuses venait de s'ouvrir.Après une licence ès lettres classiques à l'université de Genève, j'avais entrepris en 1942 des études conduisant au diplôme de médecin.La double activité médicale et littéraire se prolongea au cours des années 1953-1956 passées à l'Université Johns Hopkins de Baltimore.Je relate ces diverses étapes de mes jeunes années pour dissiper un malentendu. Je suis souvent considéré comme un médecin défroqué, passé à la critique et à l'histoire littéraires. À la vérité, mes travaux furent entremêlés. L'enseignement d'histoire des idées qui me fut confié à Genève en 1958 s'est poursuivi de façon ininterrompue sur des sujets qui touchaient à l'histoire de la médecine, et plus particulièrement de la psychopathologie. "Ce livre reprend la thèse de Jean Starobinski, merveilleux texte d'histoire de la littérature, et propose d'éclairer les figures prises par la mélancolie au cours des siècles, les formes dans lesquelles la souffrance psychique a été interprétée. Elle fut liée à d'anciens mythes, à toute une imagination matérielle (la bile noire, sèche et froide), à la spéculation astrologique, à divers systèmes médicaux qui ont laissé jusqu'aujourd'hui d'innombrables traces dans les littératures et les arts.

  • « Quel âge avez-vous ? » La question de l'âge est une expérience humaine essentielle, le lieu de rencontre, entre soi et les autres, commun à toutes les cultures, un lieu complexe et contradictoire dans lequel chacun d'entre nous pourrait, s'il en avait la patience et le courage, prendre la mesure des demi-mensonges et des demi-vérités dont sa vie est encombrée. Chacun est ainsi amené un jour ou l'autre à s'interroger sur son âge, d'un point de vue ou d'un autre, et à devenir ainsi l'ethnologue de sa propre vie.
    Partant de l'expérience vécue d'un anthropologue habitué à ne pas dissocier le regard qu'il porte sur les autres de celui qu'il porte sur lui, ce livre n'est pas un journal, encore moins une confession. Marc Augé expose dans cet essai la conclusion d'une longue et involontaire enquête, qui confirmera l'intuition de ceux qui s'en doutaient déjà, mais en surprendra d'autres parce qu'elle prend à rebours les lieux communs de la sagesse populaire (« Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait... ») : la vieillesse n'existe pas.
    L'anthropologue parle ici de l'âge plus que de la vieillesse. Il faut, selon lui, savoir « faire son âge » (ne pas le refuser) et le « défaire » (ne pas s'aliéner aux représentations qui lui sont associées).

  • on a pu dire de schneepart que ce sont les " poèmes de 1968 ", en donnant à ce moment sa signification historique liée aux révoltes étudiantes, aux mouvements sociaux et au printemps de prague.
    au plus près de son époque et de lui-même, paul celan y réinvente sa diction.
    en janvier 1970, dans une lettre à ilana shmueli, celan évoque, avec une fierté lucide, ces poèmes, qui ne seront publiés qu'après sa mort: " [ce volume] est sans doute ce que j'ai écrit de plus fort et de plus audacieux."

  • Y a-t-il des liens entre ma lecture de l'épopée homérique et mon action dans la Résistance militaire, avec les risques qu'elle comportait ? À la réflexion, ces liens me sont apparus très clairs, qui ont tissé, entre mon interprétation du monde des héros d'Homère et mon expérience de vie, comme un invisible réseau de correspondances orientant ma lecture «savante» et privilégiant, dans l'oeuvre du poète, certains traits : la vie brève, l'idéal héroïque, la belle mort.

    Cette confrontation entre passé et présent, entre l'objectivité distante du savant et l'engagement passionné du militant, ne pouvait manquer de déboucher sur les problèmes de la mémoire qu'abordent plusieurs chapitres de ce livre. Notamment sur les difficultés que rencontre l'historien du temps présent pour parler de ces Années noires, de ces années écoulées, certes, mais qui ne passent pas, qui restent trop présentes dans les souvenirs, et leurs enjeux trop actuels, pour qu'on puisse en traiter avec le détachement et le recul propres à ce qui est entièrement révolu. Témoignage des survivants, documents écrits, archives, sur quoi s'appuyer, à qui, à quoi se fier ?

    L'« affaire Aubrac » a ainsi constitué dans le débat entre historiens, comme dans la confrontation entre résistants et historiens, un point de non-retour, mettant en pleine lumière le fossé qui sépare l'enquête du savant et la mise en scène journalistique.

    Mais, au-delà de l'actualité, le problème autour duquel s'organise l'ensemble du livre concerne le franchissement des frontières : entre passé et présent, proche et lointain, familier et insolite, finalement, pour chacun de nous, entre ses souvenirs et lui-même.

  • C'est après la publication de la rose de personne, die niemandsrose, en 1963, que paul celan écrit les poèmes de ce volume.
    Cette période coïncide avec une phase particulièrement difficile de sa vie, après une première hospitalisation dans un établissement psychiatrique. en avril 1967, quelques mois avant la parution de renverse du souffle, atemwende, celan écrit à son fils :
    " tu sais, je pense qu'un nouveau recueil de poèmes doit paraître en septembre aux éditions suhrkamp (mon nouvel éditeur à francfort), c'est une date importante dans ma vie, car ce livre, à plusieurs égards, dont, avant tout, celui de sa langue, marque un tournant (dont les lecteurs ne pourront pas ne pas se rendre compte).
    " atemwende paraît pour la première fois en français.

  • Cette brève nouvelle plonge le lecteur dans l'étrange aventure de Vincent Degraël, un jeune professeur de lettres qui fait une découverte bouleversante à propos de la littérature française du XIXe siècle.

  • Je sais, en gros, comment je suis devenu écrivain. Je ne sais pas précisément pourquoi. Avais-je vraiment besoin, pour exister, d'aligner des mots et des phrases ? Me suffisait-il, pour être, d'être l'auteur de quelques livres ? [...] Avais-je donc quelque chose de tellement particulier à dire ? Mais qu'ai-je dit ? Que s'agit-il de dire ? Dire que l'on est ? Dire que l'on écrit ? Dire que l'on est écrivain ? Besoin de communiquer quoi ? Besoin de communiquer que l'on a besoin de communiquer ? Que l'on est en train de communiquer ? L'écriture dit qu'elle est là, et rien d'autre, et nous revoilà dans ce palais de glaces où les mots se renvoient les uns aux autres, se répercutent à l'infini sans jamais rencontrer autre chose que leur ombre.G. P.

  • Un jeune homme fait une enquête sur un intellectuel mort une quinzaine d'années plus tôt et qui a la particularité de n'avoir rien publié de son vivant. Cette figure de l'intégrité, de l'exigence littéraire, est un personnage qui a existé : Roberto Bazlen, dont les écrits retrouvés ont paru à titre posthume. Mais il s'agit d'un prétexte car du véritable Roberto Bazlen peu de chose sera dit, bien que le narrateur interroge minutieusement toutes les personnes qui l'ont connu. Parmi elles, deux femmes qui vont revivre une amitié demeurée intense dans leur souvenir. De Trieste, l'enquêteur est conduit par sa recherche à Londres, à Wimbledon dont le stade vide va jouer le rôle de révélateur.

    Ce roman symbolique, singulier, plein de charme et d'intelligence, a immédiatement frappé des écrivains comme Alberto Moravia, Ferdinando Camon et Italo Calvino.

  • « Dans ma famille, on se tuait de mère en fille. Mais c'est fini. Il y a longtemps déjà, je me suis promis que cela devait s'arrêter avec moi. Ou plutôt, avant moi. Sauve qui peut la vie ! J'aime cette expression. C'est le titre d'un film de Jean-Luc Godard de 1980. Mais lui, il avait mis des parenthèses à (la vie), comme une précision, une correction de trajectoire. Le sauve-qui-peut, c'est la débandade, la déroute. Le sauve qui peut la vie, c'est la ligne de fuite, l'échappée parfois belle. J'en fais volontiers ma devise. Il m'a fallu du temps pour comprendre que ce qui était une manière d'être - une tendance à parier sur l'embellie, un goût de l'esquive, un refus des passions mortifères, une appétence au bonheur envers et contre tout -, avait aussi profondément influencé ma façon de penser.
    Tel est le sujet de ce livre. Il commence par un récit familial, intime. C'est un registre auquel je m'étais jusqu'ici refusée. Moi qui ai si souvent sollicité, dans mes enquêtes, de longs entretiens biographiques, suis toujours restée discrète sur ma propre histoire et celle de ma famille. Certes, je montrais le bout du nez de mon implication, persuadée qu'il fallait assumer cette part motrice (et non maudite !) de toute recherche. Mais j'en restais là. Peut-être que chaque livre arrive à son heure. Cette fois, c'est donc mon récit qui est matière à réflexion. Je m'appuie sur lui pour développer quelques idées qui me tiennent à cour. J'ai plus que jamais envie de les défendre aujourd'hui, face à la montée des préjugés, de l'injustice, de l'intolérance et contre l'accablement qui en résulte et se répand. Je souscris à cet "optimisme de la volonté" dont parlait Antonio Gramsci, qui n'est pas une détermination obtuse, ni une confiance naïve, mais bien la seule réponse possible au "pessimisme de l'intelligence".
    J'aimerais que ce texte, écrit sur fond de drames passés, collectifs et privés, soit une lecture revigorante, une sorte de fortifiant pour résister au mauvais temps présent. » N.L.

  • Georges Perec publie en 1979 Le Voyage d'hiver, devenu depuis le livre le plus bref de "La Librairie du XXIe siècle". Il y raconte la découverte, par un jeune professeur de lettres, d'un fascinant volume, intitulé précisément Le Voyage d'hiver, qui modifie du tout au tout le regard que l'on peut porter sur les poètes français de la fin du XIXe siècle : ceux-ci apparaissent tous comme tributaires de l'oeuvre d'un auteur aussi génial que méconnu, Hugo Vernier. En 1992, Jacques Roubaud éprouva le besoin d'apporter quelques compléments au récit perecquien. Il fut bientôt suivi en cela par Hervé Le Tellier, puis, au fil des années, par un nombre croissant d'Oulipiens, chacun s'employant à tirer l'histoire d'Hugo Vernier dans une direction inattendue. S'est ainsi constitué, autour du Voyage d'hiver de Perec, un "roman collectif" d'un genre tout à fait nouveau. Les suites au Voyage d'hiver ont été écrites par Michèle Audin, Marcel Bénabou, Jacques Bens, Paul Braffort, François Caradec, Frédéric Forte, Paul Fournel, Michelle Grangaud, Jacques Jouet, Étienne Lécroart, Daniel Levin Becker, Harry Mathews, Ian Monk, Hervé Le Tellier, Jacques Roubaud.

  • Il avait tout appris en devenant cliveur de diamants. Sans jamais oublier qu'il était né analphabète. Adolescent, plutôt que de sombrer dans la drogue, il s'était abîmé dans l'érudition.

    Mais que peut signifier pour un savant, un professeur, un éditeur, l'affirmation d'une volonté analphabète ? Peut-on vraiment lire en échappant aux signes, comprendre sans déchiffrer les textes, vivre en écrivain, entouré de livres, sans jamais rien lire ? Et passer sa vie à collecter d'authentiques archives, littéraires et scientifiques, pour en faire des installations archéologiques ?

    Ou alors ces histoires de fantôme dans la bibliothèque ne seraient qu'une ruse, une manière d'inverser les jeux de rôle entre la lettre et l'esprit, le judaïsme et le christianisme ?

    Sous tant de questions couve une interrogation inquiète : comment élucider l'obscure intensité des liens entre l'absence et la présence, la mémoire et l'oubli, le poétique et le politique ?

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